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Christophe Rossi, programmateur urbain

Les Gréements de Fotrune
(c) Stella-K
Stufftrack - Pouvez vous nous expliquer en quoi consiste votre action ?
Christophe Rossi - Canal 93 est un équipement voulu par la ville de Bobigny centré autour des musiques dites “actuelles”. Il y a donc une salle de spectacle pour la programmation de concerts, mais aussi l’accueil d’artistes en “résidences”; l’équipement (qui est complété de studios de répétition, de danse, d’un studio d’enregistrement, d’un bar-restaurant et d’un cybercafé) est mis à leur disposition pendant une période donnée pour qu’ils puissent monter un spectacle dans les meilleures conditions. C’est dans ce cadre que nous avons accueilli les Gréements de Fortune.
Ma fonction au sein de cet ensemble est d’assurer la programmation de la salle de spectacle Canal 93 avec mon collègue Abdel Dieng.
Stufftrack - Est ce que Canal 93 obtient un écho chez les habitants de Bobigny et de la région ?
Christophe Rossi - Pas suffisamment. L’accueil d’artistes en résidence permet de former les publics, de les sensibiliser au live à travers des structures associatives ou scolaires...Pour augmenter la proximité des jeunes et des artistes, nous organisons des répétitions public en fin de résidence.
Malgré ces actions de développement culturel et une politique tarifaire basse d’accès aux concerts, il reste difficile de motiver les jeunes, notamment le public local,  à découvrir des artistes qui ne sont pas au hit parade ou “vus à la télé”; quoi que Les Gréements occupent indirectement le PAF puisqu’ils sont le groupe “maison” d’une émission d’Ardisson.
Stufftrack - Quels rapports entretenez vous avec les Gréements de Fortune ?
Christophe Rossi - Des rapports professionnels. En tant que programmateurs, Abdel et moi avons craqué sur le groupe, que j’avais découvert en live lors d’un concert à la Scène Bastille. Ce groupe était parfait pour être programmé dans le cadre de nos soirées labellisées “Frenchy but Funky”. Nous avons également apprécié le projet personnel de Bibi Tanga avec le Professeur Inlassable, que nous avons programmé en première partie de Omar.
Stufftrack - La funk est un style peu représenté en France, les médias ne la couvrent pas vraiment...Est ce que ça en fait un outil de sensibilisation intéressant auprès de votre public ?
Christophe Rossi - Le funk n’est pas en soi novateur, au même titre que le rock, le jazz ou je ne sais quel autre style, et même la soi-disante “nouvelle chanson française”. Par ailleurs, la nouveauté n’est pas à mes oreilles à coup sûr synonyme de qualité. Le funk fait partie intégrante de la culture musicale française. Nous avions d’ailleurs programmé une conférence sur “le funk en France”, animée par Balkacem Meziane, dans le cadre des deux soirées “Frenchy but Funky” lorsque les Gréements de Fortune sont venus jouer à Canal 93. Le funk est peut-être très peu médiatisé, mais ce style est bien ancré en France, et depuis pas mal d’années : on peut remonter jusqu’à Vigon et Nino Ferrer qui jouaient du Rhythm’n Blues “à la française” dans les années 1960, en passant par le funk rock des lyonnais de Killdozer, FFF, Saep, Malka Family, Captain Mercier, et même des choses plus “commerciales” comme Sinclair. Il y a un public pour le funk en France, et surtout, il y a d’excellents musiciens funk dans notre pays. Le problème est que tout ce joli monde manque de structuration. Ils n’ont pas eu la démarche des musiciens de jazz ou de rock qui se sont fédérés en réseaux pour mieux se faire remarquer, notamment des pouvoirs publics.
Mais justement, ce que j’aime dans l’univers du funk, c’est la simplicité, le contact avec le terrain, la passion authentique pour la musique et l’excellente culture musicale des gens qui écoutent du funk ou créent dans ce genre. On ne décèle pas d’ostracisme. Les fans de funk sont également ouverts à d’autres styles, car justement, le funk a toujours été perméable à d’autres musiques (dans le désordre : jazz, rock, blues, disco, électro, folk, world, hip-hop) et a même beaucoup influencé ces musiques.
 
Pour conclure sur la visibilité du phénomène funk en France, je pense que les choses sont en train d’évoluer, grâce notamment à la pépinière d’excellents artistes qui n’ont plus de complexes à avoir, à un public fidèle et à quelques passionnés qui tentent de faire bouger les choses. Quelques rares médias, comme le magazine Muziq, amènent eux aussi une pierre à l’édifice. Canal 93 se réjouit de cette bonne évolution.
Les Gréements de Fotrune
(c) Stella-K
Stufftrack - Est ce que cette musique fait pour vous partie des musiques dites “urbaines” tel que le hip hop ?
Christophe Rossi - Certainement, on peut même affirmer, qu’après le blues de Chicago, le funk fut la première musique urbaine !  Et il est de notoriété publique que les DJ ont abondamment pillé le répertoire funk pour créer leurs break beats ! Mais le funk, bien que né dans le ghetto, aux Etats-Unis, est à mon sens l’antithèse d’une musique de ghetto. Le funk a une valeur universelle car c’est une musique pour faire la fête et ça, ça parle à beaucoup de monde non ?
Et en plus ça ne l’empêche pas de véhiculer des messages importants. Il est intéressant aujourd’hui de voir tout un tas d’artistes hip-hop se faire accompagner par un vrai groupe qui joue live. Ces artistes n’hésitent pas à intégrer des éléments de funk, de rock, de jazz à leurs “instrus”, avec parfois la démesure scénique propre au funk (pour ces show les plus récents, Snoop Dog a pas mal emprunté à Funkadelic). Le public hip-hop français ne semble pas encore prêt à accepter ce genre de fusion chez les artistes locaux, c’est dommage, mais ça vient doucement, et à Canal 93 on est très sensible et attentif à cette évolution.
Stufftrack - Est ce que les jeunes peuvent se retrouver dans la musique des Gréements?
Christophe Rossi - Oui, je pense, car il y a une part de fête, de fun, de nostalgie aussi de l’âge d’or du funk, les 70’s, ce qui n’a à mon sens rien de péjoratif. La bonne musique n’a pas d’âge. Il est certes facile pour les jeunes de rejeter tout ce qui vient du passé, c’est une chose naturelle et vieille comme le monde, mais il est bon aussi de connaître ses racines, c’est le meilleur moyen d’avancer dans la vie et de construire un monde positif.
Stufftrack - Votre programmation est très métisse musicalement parlant...Pour vous est ce un devoir de culture par rapport à Bobigny? La funk fait-elle partie de ce métissage ?
Christophe Rossi - Canal 93 a mis du temps avant de se forger une ligne directrice pour la programmation. Il est difficile et quasiment impossible de couvrir tous les champs esthétiques des musiques actuelles. A moins de programmer des concerts tous les jours ! Certaines musiques comme le rock ou la chanson sont donc très peu représentées, faute de public fidèle. Bobigny est un territoire historique pour le hip-hop, nous tâchons par conséquent de maintenir une programmation régulière dans ce domaine, alors que bien d’autres lieux ont abandonné ce genre musical sous prétexte qu’il génère des troubles. A Canal 93, ça se passe plutôt bien, et nous soutenons le hip-hop de qualité. Nous abordons d’autres esthétiques, comme le jazz fusion, la world music, le slam, des choses parfois pas évidentes et des créations ambitieuses, mais nous aimons provoquer les rencontres artistiques et croiser les publics, ce qui n’est pas chose facile et pourtant primordial pour que les gens se mélangent et apprennent ainsi à mieux vivre ensemble. L’équipe de Canal 93 récuse une bonne partie tout ce qu’on entend sur les banlieues françaises – terres à l’abandon, violences etc – et une des vertus du funk est justement de fédérer un public transgénérationnel et très diversifié, sympathique, qui aime faire la fête. Dans un concert de funk, il y a un bon esprit, les gens se parlent, échangent des sourires, dégagent quelque chose de sain et de vraiment positif.
Stufftrack - Les Gréements abordent pas mal de sujets liés à l’immigration, à l’abandon des immigrants par les pouvoirs publics...C’est un message qui résonne mieux dans la funk ?
Christophe Rossi - Comme je le disais tout à l’heure, le funk, qui est une musique pour la fête, n’en est pas moins un bon vecteur pour dénoncer certaines choses, souvent avec ironie; l’humour n’est-il pas un signe d’intelligence ? On dit bien de quelqu’un qu’il est “spirituel”. Le funk, qui est né dans la souffrance, dans les ghettos, a cette qualité : c’est à mon sens une musique spirituelle. Les Gréements, qui connaissent bien cette culture, ont bien compris ça et leur message passe d’autant mieux. Leur discours est sincère, et, à mon sens, bien plus fin et donc spirituel que les “explicit lyrics” et autres rimes faciles dont usent et abusent certains. L’humour et l’amour sont des armes invincibles. Je pourrais ajouter qu’il est important pour un artiste de ne pas se prendre trop au sérieux, de rester humble et d’apporter du bonheur à son public. C’est ce que font très bien les Gréements et quelques autres groupes que nous avons programmé dans nos soirées “Frenchy but Funky” : Juan Rozoff, Sandra Nkake, Jacques Daoud,,Shuba-K...  pour ne citer que ceux-là.
Stufftrack - Des jeunes artistes très prometteurs sortent tous les jours des quartiers...Si vous aviez à nous citer quelques artistes qui fréquentent votre salle?
Christophe Rossi - Nous avons récemment programmé Insa Sané et le Soul Slam Band, Kohndo & Velvet Club, The LatitudZ, trois groupes qui ont intégré dans leur son les valeurs esthétiques du hip-hop, les influences du funk, une dose d’énergie rock et parfois un zest de world, et ils n’ont pas peur de mettre beaucoup de sensibilité dans leurs textes. Un cocktail vraiment intéressant. D’autres seront bientôt à découvrir dans notre salle, alors restez à l’affût, et surtout soutenez ces artistes en allant à leurs concerts et en achetant leurs disques !

Merci Christophe Rossi à bientôt.


Propos reccuilli par : Ludovic Jokiel
Photos : S.Barth, Stella-K

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