« Music », Les Gréements de Fortune, (Just Like Distribution), 2008.
Outre leur arrivée remarquée chez l’animateur Thierry Ardisson pour assurer les sets musicaux de son émission Salut les Terriens sur Canal Plus, l’année 2008 marque, pour les Gréements de Fortune, la sortie de « Music », leur premier album. Quelques années auront suffi à ce groupe formé en 2004 par le bassiste centrafricain Bienvenue Tanga, avec les anciens de la Malka Family, pour devenir, la référence de la scène soul-funk française.
Soufflé par une amie de « Bibi », le nom de ce groupe phare, qui a assuré, le 27 août dernier, la première partie de George Clinton et les P-Funk All Stars au Bataclan, évoque « l’ensemble des cordages, voiles et accessoires qui servent à la propulsion d’un vaisseau ».
Une force évidente dès l’écoute d’« Anthem », qui lance l’album. Avec le guitariste Rico Adiko Kerridge, le clavier Jay Murphy, le trompettiste Gil « C. Freak » Garin et le saxophoniste Eric « Shraah » Rohner, rejoints par le batteur Lawrence Clais, Bibi nous plonge dans un funk éclectique, reflet des multiples influences qui ont émaillé sa jeunesse et sa formation. A bientôt 40 ans, celui qui revendique ouvertement l’héritage de Sly Stone, ne se contente pas d’être un redoutable bassiste, l’un des rares d'ailleurs à pouvoir chanter et jouer en même temps sur cet instrument, façon Richard Bona. Il est avant tout un explorateur de sons.
Sous l’influence d’une autre aventure musicale, celle qu’il vit depuis 2003 avec Jean Dindinaud, alias Le professeur Inlassable, avec lequel il signe Yellow Gauze la même année, celui qui fit ses classes dans le métro parisien comme saxophoniste avant de passer à la guitare à quatre cordes pour pouvoir dire ses textes nous livre un répertoire aussi solide dans ses arrangements que surprenant dans son architecture.
Samples, effets sonores multiples, polyrythmie et ruptures de rythmes…il y a dans cette musique une inspiration et une vitalité peu communes. Du P-Funk de « Jusqu’à m’épuiser » à « Dans la place », en passant par les high-life de « Jam », les six comparses au beat redoutable hissent la grand-voile sur des tonalités à la fois énergiques et suaves.
Ce qui frappe surtout, outre le jeu slapé de Tanga, c’est bien la richesse des arrangements de cuivres. Bien sûr, la patte des anciens de la Malka est repérable entre toutes. Mais ces interventions soutenus toutes les quatre voire deux mesures, viennent en écho à une rythmique tenue de main de maître.
Sur « Solitude » ou « Excuse-moi », ces riffs, malgré certains poncifs, (« Is there a place ») font écho aux claviers de Murphy, également compositeur dans l’album. Inspirée du répertoire de la FFF, la distorsion de la guitare de Kerridge et le beat de Clais sur « Anthem », rappelle celle de Foley Mc Creary et Rickie Wellman, derniers guitaristes et batteurs du band de Miles Davis. Les autres tunes comme « Magie de la vie » ou « Is there a place », tout en étant groovy, sonnent plus soul. « Etincelle » accompagné par la diva frnaco)-camerounaise Sandra Nkaké reflète on ne peut mieux ce titre. Enfin, quant aux textes Français de « Dans la place », « Excuse-moi » ou « Music Mc Lady », ils prouvent qu’un funk hexagonal existe à nouveau.
Pour paraphraser Sartre à propos du jazz, le funk ne peut se consommer que sur place. Aucun album ni aucun support physique – si travaillés soient-ils – ne pourront restituer la puissance et l’instantanéité d’un concert. Une fois cette réserve faite, rendons-nous à l’évidence : « Music » marque bien l’acte de naissance d’un artiste atypique, touche-à-tout des musiques afro-américaines qu’il résume lui-même par le terme « bluesypop ».
Mais plus que leur leader, cet album marque surtout les premiers pas d’un groupe à mi-chemin entre Fishbone, Defunkt et FFF. Une tonalité qui n’est pas sans rappeler « Le Vent qui souffle », premier album afro-funk de Bibi produit en 2000 sur le petit label Hipi Music d’Isaac et Dany’o, deux anciens de la Malka.
« Je suis étonné de te voir autant m’apprécier », dit Bibi dans « Is there a place ». Nous pas !
F.L.
Auteurs : Frédéric Lejeal
Photos : Stella-K
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